martes, abril 05, 2016

ROBERT WALSER - DEUX POEMES


Amour

Je suis l'enfant chéri de moi-même.
Je suis celui qui me hait et qui m'aime.
Ah, nul amour jamais ne pourra
me comprendre aussi bien que moi-même.
Souvent, quand seul pendant des heures
j'étais couché, plongé en moi-même,
j'étais ma nuit, j'étais mon jour,
j'étais mon tourment et ma joie.
Je suis le soleil qui me réchauffe.
Je suis le cœur qui m'aime tant,
lui qui se donne et s'abandonne,
et pour son enfant chéri se chagrine.  


Poète et jeune fille

Un poète dit à sa bonne amie:
"Tu sais que je suis un génie,
par conséquent, je ne suis bon
qu'à musarder toute la journée.
Ainsi en a toujours usé quiconque
se sentait voué au sublime.
Á nous autres il ne sied pas
d'être appliqué et travailleur,
nous laissons cela aux bourgeois."
Á quoi la jeune fille répondit:
"Est-ce que tu vaux plus qu'un autre?
tu devrais avoir honte de cet orgueil impertinent.

Si tu es un vrai poète,
eh bien lis-moi ce que tu as produit.
La fable du ça-ne-se-fait-pas,
va la conter à une autre.
L'arrogance, les formules recherchées
ne font pas encore le poète!"
Il lui montra son dernière
poème en disant: "Pour l'écrire, il m'a fallu
quatre semaines." - "Quoi", s'écria-t-elle, "quatre?"
Elle lut et quand elle eut fini,
lui rit au nez, et le
poème, le jeta à ses pieds:
"Ce sont de vers exécrables,
et celui qui les a forgés
qu'il disparaisse immédiatement de ma vue."
Le poète en fut tout déconfit,
fourragea sa tignasse
et dit: "Il ne faut pas m'en vouloir",
et il lui donna un baiser et planta-là
la poèsie, prit un métier
solide et devint homme de bien,
et tous les deux furent très contents
s'aimèrent, eurent des enfants,
et ne firent rien que ce qui est raisonnable. 


Robert Walser: Bienne 1878 - Herisau 1956  

 

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